1864 : DAUPHINE – MONT-BLANC – ZERMATT

1864 c’est la première ascension du sommet de 4000 mètres le plus au Sud des Alpes: la Barre des Ecrins 4102 m! (2014 à l’envers!)

E. Whymper 1865A travers des extraits du livre de Frank Sydney Smythe « Edouard Whymper – Le vainqueur du Cervin »  vous pouvez découvrir la remarquable campagne de 1864 qui commence dans le Dauphiné pour se terminer dans les Alpes Valaisannes. Des premières ascensions épiques, menées par une cordée internationale, alliant l’expérience de grands guides de l’époque et l’esprit d’entreprise des alpinistes britanniques. Avec une équipe anglaise, française et suisse, riche de par sa diversité, cette aventure illustre les débuts de l’époque héroïque de l’alpinisme.

1864 — DAUPHINE-MONT BLANC-ZERMATT
Chapitre VI (p. 133 à 149)

La Pointe ou Barre des Ecrins était restée présente dans l’esprit d’Edward Whymper, depuis qu’il avait vu surgir en arrivant au sommet du Pelvoux en 1861 cet autre pic plus élevé et bien plus formidable que le Pelvoux, une cime farouche aux sombres parois d’une raideur effrayante. Elle avait résisté aux assauts de Tuckett et de ses guides Michel Croz, Peter Perren et Bartholomeo Peyrot, et plus tard de William Mathews et Thomas G. Bonney accompagnés de Michel et Jean-Baptiste Croz.
- Whymper qui avait été frappé par les capacités et la personnalité de Croz, et par les qualités de l’homme autant que par la valeur du montagnard, engage Croz pour cette saison 1864, et prépare le plan d’une campagne en Dauphiné conjointement avec A.W. Moore et Horace Walker accompagnés du meilleur guide de l’Oberland Christian Almer. La combinaison d’Almer qui apportait la prudence et la prévoyance, avec Croz qui possédait la fougue et l’ardeur, était parfaite.
alpine journal - ecrins- l’expédition commence par la traversée du col des Aiguilles d’Arves, le pic central est déclaré inaccessible avec l’accord des deux guides. Walker ayant cru pouvoir essayer une glissade sur le versant Ouest perd le contrôle de sa vitesse et roule lamentablement dans la neige. Ils passent la nuit dans un chalet, repartent le lendemain ayant en vue la traversée de la Brèche de la Meije, font au passage l’ascension de la pointe sud des Aiguilles de la Sausse. La Meije fait une grande impression sur Whymper, qui la décrit dans les « Escalades » à la manière d’un artiste dont le crayon est plus éloquent que les mots.
- à La Grave, ils trouvent un billet de Melchior Anderegg, le roi des guides dont le royaume est celui des neiges éternelles et le sceptre son piolet !, passé par là précédemment et leur disant qu’il croyait la traversée possible. Celle-ci se déroule sans aucune difficulté, et le même soir ils sont à La Bérarde ayant descendu le Vallon des Etançons. Le porteur envoyé de La Grave avec leur surplus de bagages, un certain Pic, se révèle être le plus grand menteur de tout le Dauphiné, car il arrive le lendemain soi-disant dépouillé par des brigands des cigares de ses patrons, avec par contre les brosses à dents encore intactes, piètre consolation !
- leur bivouac avec l’objectif de la Barre des Ecrins est installé le 24 juin sur le glacier de Bonne Pierre. Au réveil une histoire de vin mystérieusement évaporé et que personne n’a bu, les occupe, Whymper avec son humour caustique suggère que chacun désormais utilise sa gourde de vin comme oreiller ! Ayant passé le col des Ecrins et franchi la rimaye du glacier Blanc, le travail devient difficile et pénible, la pente étant de 50° drapée de neige et de glace, mouchetée de rochers délités qui dégringolent facilement.
- l’arête Est qu’ils atteignent se trouve si effilée et si hachée, si difficile, que l’avance devient impossible : ils redescendent à la rimaye, taillent horizontalement la pente de glace jusque sous le sommet, et remontent tout droit pour rejoindre l’arête près du sommet. Croz et Almer se relayent à cette dure besogne de taille des marches pendant 3 heures, sans gagner d’altitude, mais en étant en pleine face de la montagne. Ils réussissent à continuer la montée pour rallier l’arête Est. Après plus de 7 heures à batailler, ils atteignent leur but !
- le temps leur sourit, atmosphère limpide, bon soleil d’après-midi, mais le problème de la descente se pose, la seule alternative est l’arête Ouest ; ils quittent le sommet à 1 h. ¾ .

Le Saut d'Almer

Le Saut d’Almer par

L’arête Ouest n’est pas moins scabreuse que l’autre, ils doivent effectuer des traversées dangereuses de part et d’autre de l’arête couronnée de blocs instables. Une profonde échancrure oblige Almer à un saut risqué (voir la gravure dans les « Escalades » ), au-delà ils regagnent la paroi gravie le matin mais plus facile à cet endroit ; la rimaye passée ils descendent à toutes jambes le glacier Blanc, puis le glacier Noir jusqu’au Pré de Madame Carle. Moore, Walker et Almer s’y arrêtent pour bivouaquer, Whymper et Croz préférant continuer pour un vrai toit qu’ils ne trouvent pas, finissant aussi par un bivouac ! Au soir de cette journée où ils venaient d’escalader un grand pic vierge des Alpes, par une voie qui avait mis à l’épreuve leurs nerfs et leurs corps jusqu’à l’extrême limite de leur résistance, Croz et Whymper alors qu’ils se détendaient devant la flamme d’un feu de génévriers, s’ils avaient pu lire dans l’avenir, se seraient-ils révoltés contre le sort qui les avaient conduits dans les montagnes ?

Gravure Edward Whymper ©

Gravure Edward Whymper ©

- l’autre projet de Whymper était de tenter un nouveau passage de Vallouise à travers le massif central du Dauphiné. A l’aube du Lundi 27 juin, la caravane de Whymper, Moore, Walker, et leurs guides Croz et Almer, rejoints par Jean Reynaud le compagnon de Whymper au Pelvoux, quitte Entraigues pour la montée du col de la Pilatte. La caravane est égayée par les gémissements du pauvre Reynaud, fort mal entraîné pour une telle course, lourdement chargé de victuailles : poches bourrées de livres, sac rempli de bouteilles de vin, balançant derrière lui une longue miche de pain et un gigot de mouton. Montant rapidement, ils atteignent le col à 10 h 45 aussitôt enveloppés de brouillard ; à la descente ils parviennent à une énorme rimaye, il fallait sauter d’au moins 5 m en hauteur. La situation est décrite dans les « Escalades » et illustrée par la gravure célèbre de Whymper au moment du saut de Jean Reynaud, Whymper précisant « C’était une triste figure que nous remîmes sur pieds : sa tête était semblable à une grosse boule de neige, l’eau-de-vie dégoulinait d’un coin de son sac, la chartreuse de l’autre. Nous pleurions cette perte, tout en nous tordant de rire ». Après la rimaye le flair topographique de Croz tire la caravane dans le brouillard d’une situation difficile ; ils atteignent rapidement La Bérarde en début d’après-midi, après une halte où ils font un sort au gigot !

Adams Reilly Map Cette ascension fut la dernière de Whymper en Dauphiné. Il prend ensuite la route de Chamonix pour y retrouver A.M.W. Adams-Reilly où des projets d’escalades et d’explorations dans la chaîne du Mont-Blanc l’attendent. Whymper, passionné aussi de topographie, est enchanté de se joindre à Adams-Reilly : celui-ci s’est imposé la tâche formidable de lever la carte des régions non trigonométrées de la chaîne. Le massif du Mont-Blanc, véritable paradis de l’alpinisme présente toutes les variétés imaginables d’escalade et de courses de neige et de glace : en 1864 toutefois peu de grimpeurs se rendaient compte des possibilités de ce massif, et à part le Mont-Blanc, les seules sommités qui avaient été gravies étaient les Aiguilles du Midi et du Miage, simples contreforts du Mont-Blanc. Parmi les autres, une seule, l’Aiguille Verte, avaient été tentée.
- le 6 juillet, la caravane d’Adams-Reilly, Whymper, Moore, avec les guides Croz, Almer et François Couttet, part pour tenter l’ascension de l’Aiguille d’Argentière par le col du Chardonnet. Au col, assaillis par un vent violent et glacial, ils conviennent qu’il est inutile de tenter l’ascension, Moore et Almer redescendent vers Orsières, les autres reviennent sur Chamonix. Au passage ils découvrent une autre voie possible, un couloir neigeux du glacier au sommet qui paraît abrité du vent. Ils décident d’y aller : le couloir est rapide, ils taillent 700 marches, à 80 m du sommet ils sont exposés à de furieuses rafales de vent. La pente devient très forte, la taille de marches est nécessaire, le vent et le froid mordent cruellement. Une crevasse qui coupe la pente en travers, finit par leur faire convenir d’arrêter.
mont dolent- le jour suivant, avec Croz et Michel Payot comme guides, ils remontent la Mer de Glace pour aller bivouaquer au Couvercle. Le lendemain par le Jardin, ils inaugurent une nouvelle route, le col du Triolet, du glacier de Talèfre à celui du Triolet. Ce passage permet d’atteindre les chalets de Pré de Bar dans le Val Ferret italien. Le lendemain, ils font la première ascension du Mont Dolent (3823 m), il n’y a pas dans tout le massif du Mont Blanc de cime plus élégante et de formes plus harmonieuses. Whymper en dit « le plus ravissant petit cône de neige qui ait jamais couronné un sommet – si doux, si pur, que c’était presqu’un crime que de le déflorer…on pouvait le couvrir de la main ». Le Dolent est un excellent belvédère, l’apparition du Mont Blanc encadré des Grandes Jorasses et du Triolet, enthousiasme Reilly : « Je n’ai jamais vu un tableau d’uns beauté plus parfaite et plus délicate » dit-il. C’est un meilleur point de vue que le Mont Blanc lui-même, dont le panorama, esthétiquement parlant, vous déçoit. La vue du Mont Blanc rappelle celle que l’on a d’un avion…Whymper décrit dans son journal la descente du Dolent : « Arrivés au sommet à 11 h. repartis à 11 h. 25. Reilly et moi avons allumé une pipe ; Croz n’a pas voulu fumer. Nous n’avons pris qu’une lampée de cognac ; nous avions laissé tout le reste sous la rimaye. Sommes descendus dans l’ordre inverse (de la montée), sauf que Payot se trouvait entre moi et Reilly. Michel Croz, comme il se doit, occupait le poste de confiance à l’arrière. Sommes descendus très prudemment et avons passé la rimaye sains et saufs ; immédiatement après, nous nous sommes payé le luxe d’une glissade, d’abord debout, puis assis, glissade malheureusement gâtée, un peu avant d’arriver au plateau inférieur, par une magistrale culbute de Reilly. … ». Onze heures après l’avoir quitté, ils sont de retour à Pré de Bar, et descendent le même jour à Courmayeur.
- ils repartent dans l’après-midi du 10 juillet, avec porteur de ballot de paille, bivouaquer sur la moraine du glacier de Miage, pour gravir l’Aiguille de Trélatête. Le matin un épais brouillard remet tout en cause ; une journée avec quelques moments d’impatience passe ; le temps s’éclaircit en soirée, nouveau bivouac plus haut ; le lendemain ils sont en 4 heures au sommet d’une des 3 pointes de l’Aiguille de Trélatête, Whymper raconte « Croz, qui n’avait pas encore retrouvé sa bonne humeur (on s’était chamaillé au sujet du choix de l’itinéraire) partit en tapant du pied la neige durcie pour gagner le plus haut sommet. Nous le suivîmes, tous encordés, car la seule pensée d’une glissade possible nous faisait frissonner. Toutefois personne ne glissa…nous atteignîmes enfin le sommet central, le plus élevé… A la brèche des cristaux, le vent emporta chapeaux et vivres. Vision amusante mais douloureuse que celle de la saucisse donnant la chasse aux pruneaux… » !
- Tous impatients de prendre leur revanche à l’Aiguille d’Argentière, ils couchent le 14 juillet aux chalets de Lognan ; le 15, passant la crevasse qui les avait arrêtés à 30 m du sommet, ils touchent enfin l’extrême crête de la cime convoitée. Selon Whymper, cette ascension est un triomphe pour Reilly, qui trouve par là les preuves topographiques qu’il cherchait. C’est aussi sur cette victoire que prend fin leur association.

Le 16 juillet Whymper et Croz poursuivent leur périple alpin vers Sierre en Valais, par les cols de Balme et de la Forclaz. Ils sont rejoints par Moore et Almer à Zinal dans le Val d’Anniviers, qui entre-temps avaient gravi le Bouquetin, fait une tentative au Grand Cornier, passé le col de Bréonna et le col d’Hérens, effectué la 2ième ascension du Rimpfischhorn, essayé le Dôme, et fait la 2nde traversée du Biesjoch ! Le nouveau projet est d’essayer le Moming Pass, qui n’est pas encore franchi à cette date. Au chalet où ils s’arrêtent, Whymper observe avec intérêt la fabrication du fromage : le vacher qui souffle pendant plusieurs minutes dans la chaudière contenant le caillé, et qui, dans les intervalles, tire de courtes bouffées d’une pipe infecte ! et Whymper d’ajouter avec son humour caustique habituel « cela explique peut-être, l’arôme particulier de certains fromages suisses » ! Moming Pass 1864 Violent orage dans la soirée, mais la caravane part malgré tout à 5 h. 40 le 18 juillet. Remontant le glacier de Moming, les nombreuses crevasses les obligent à rallier une crête rocheuse latérale, et pour cela, Croz taille en travers d’une pente sous la menace imminente de séracs chancelants. « Monstrueuse folie » dit Whymper tout en déchargeant Croz, le prudent Almer exhale son inquiétude en paroles violentes jamais proférées : négligence ou témérité, la chance leur est propice, mais un moment plus tard une tour de glace, haute comme une cathédrale, vacille et s’abîme dans un fracas épouvantable sur la pente qu’ils viennent de traverser ! Finalement après de nouvelles et grandes difficultés, ils parviennent au col. La descente sur Zermatt n’est guère différente, elle s’effectue sur le glacier dans un épais brouillard non sans difficultés mais avec l’habileté infaillible de Croz, à son affaire pour l’initiative et la résolution dans ce genre de circonstances critiques. A Zermatt après une journée aussi fatiguante (ils avaient passé près de 12 heures dans cette traversée), l’accueil de M. et Mme Seiler à l’hôtel du Mont Rose dut leur paraître bon !

En quittant Reilly, Whymper lui avait donné rendez-vous à Zermatt pour une nouvelle tentative au Cervin. Mais trouvant des lettres le rappelant d’urgence en Angleterre, Whymper attendit le lendemain pour saluer Reilly à son arrivée, il lui conseilla de tenter l’assaut avec Croz, (par le versant de Zermatt ? ), c’était généreux, mais Reilly renonça. Que serait-il arrivé si cette équipe particulièrement forte et aguerrie avait livré assaut au Cervin, soit par le versant de Zermatt, soit par l’arête italienne . L’équipe n’avait connu que des succès, ses membres étaient dans une forme admirable, pleins de confiance en leurs forces, et la saison était favorable. Il n’est guère douteux que dans de telles conditions le Cervin eût été vaincu, et qu’une tragédie eût été évitée qui devait changer le cours de l’histoire de l’alpinisme. Mais le sort en avait décidé autrement.