Archives mensuelles : octobre 2014

Edward Whymper 1840 – 1911

Un Whymper méconnu !

Whymper autoportraitLa tradition présente souvent Whymper sous un aspect dur, autoritaire, voir acariâtre. Le drame du Cervin avait assombri sa vie et influença sûrement son caractère. Il vécut jusqu’à 71 ans et fut souvent seul. Mais le jeune Whymper laisse entrevoir un tout autre personnage. Entreprenant, intelligent, bon organisateur, énergique, infatigable, il se montre d’une redoutable efficacité à ce jeu des premières qui occupe les voyageurs britanniques de ce temps-là. Peut-être lui fit-on payer plus tard ce qui aurait pu lui permettre une vraie suprématie, si la vie ne lui avait pas réservé le malheur de perdre ses compagnons ?

Il faut imaginer Whymper voyageant dans les Alpes de 1860. A vingt ans, il explore des contrées peu connues (le Haut Dauphiné est resté à l’écart de la mode), engage des porteurs, des guides, prend contact avec des locaux, noue des amitiés qui lui seront utiles. C’est par le biais de ses amitiés ou de l’estime qu’il accorde à ses guides qu’on découvre, dans son livre Scrambles among the Alps, un peu de son caractère.

L’année 1864 est faste pour Whymper. A la descente de la première de la Barre des Ecrins, il descend vers les chalets d’Ailefroide avec Michel Croz, alors que leurs compagnons bivouaquent au Pré de Madame Carle. Croz et Whymper, dans l’obscurité, tombent dans un torrent. Ils arrêtent là leur descente : « Que je me souviens bien de la nuit passée sous ce rocher, en compagnie de Croz dont la belle humeur ne se démentit pas ! Nous avions tous les deux les jambes mouillées et une faim dévorante ; malgré tout, le temps s’écoula fort agréablement. A plus de minuit nous causions encore, assis près un grand feu de genévrier, fumant nos pipes et nous racontant des histoires merveilleuses, incroyables, et je dois avouer que sur ce terrain, mon compagnon me battit complètement ».

Le 9 juillet, avec Anthony Adams Reilly et Michel Croz, accompagné de Henri Charlet et Michel Payot, Whymper fait la première du mon Dolent (3820 m), à partir du val Ferret italien : «  C’était une miniature d’ascension. On y trouvait de tout un peu » s’émerveille-t-il. « Le sommet lui-même était petit, tout petit ; c’était bien le plus gentil petit cône de neige qui se fût jamais formé au haut d’une montagne ; et cette neige était si blanche, si immaculée, qu’il semblait criminel de la ternir ; c’était une Jungfrau en miniature, un sommet joujou, qu’on pouvait couvrir avec la paume de la main. » Froid et sûr vainqueur, Whymper ? Les pages qu’il consacre à Jean-Antoine Carrel laissent entrevoir, malgré la concurrence, l’estime qu’il porte au guide de Valtournenche. Mais ses phrases les plus émouvantes, Whymper les réserve au plus humble de ses compagnons, Luc Meynet. Ce fermier du Breuil, au pied du Cervin, bossu et pauvre, a recueilli les enfants de son frère, mais garde un incroyable bonheur de vivre. Whymper décrit leur rencontre : « … Nous vîmes le petit homme gauche et disgracieux se baisser, prendre les enfants dans ses bras, les embrasser sur les deux joues et les mettre dans les paniers vides de son mulet ; puis nous l’entendîmes chantonner… comme si ce monde était un lieu de délices. Mais à contempler la figure du petit Luc Meynet, le bossu du Breuil, on sentait qu’il avait beaucoup souffert… » Un jour, Whymper et Luc Meynet font une tentative ensemble sur l’arête du Lion, où ils montent plus haut que quiconque. L’Anglais raconte l’émerveillement de Meynet : « C’était la première fois qu’il contemplait cette vue sans un seul nuage. Le pauvre petit paysan difforme la regarda dans un silence plein de vénération, puis, se laissant tomber sur un genou, dans l’attitude de l’adoration, il joignit les mains en s’écriant avec extase : « Oh ! les belles montagnes ! ». Ses actes étaient aussi naturels que ses paroles et ses larmes témoignaient de la sincérité de ses émotions ».

Non décidément, Whymper n’était sans doute pas le monstre de froideur qu’on nous a parfois décrit.