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De Chamonix à Zermatt, retour aux sources de l’alpinisme

1865, année épique. Qui marquait l’apothéose de l’âge d’or de la conquête des cimes, avec 58 sommets déflorés dans les Alpes dont le plus beau, le Cervin, et 7 dans le massif du Mont-Blanc parmi lesquels la Verte et les Jorasses. Un siècle et demi plus tard, alors que l’on dit l’alpinisme déclinant, ses deux capitales remettent la pratique en lumière.

«Mon père me disait que le bon Dieu a été sage. Il a planté le Cervin au-dessus de notre tête et a tourné la bonne face de notre côté. Zermatt lui doit tout. » Edy Schmid, le patron du musée montagnard, est un peu l’archéologue qui révèle au public la mutation de son village des Alpes suisses. Il nous donne à voir de quoi il avait l’air avant la révolution de cette année 1865, bouquet final de l’âge d’or de l’alpinisme. En sous-sol c’est “Zermatlantis”, treize chalets de bois qui expliquent le destin d’un lieu guidé par sa pyramide tutélaire. Omniprésent Cervin (4478m) qui domine les habitations de sa masse. Dans les pâtisseries de la station, il apparaît en chocolat. Revoilà sa silhouette sur les boîtes de réglisse. Et si on ne veut pas le quitter des yeux, la chambre avec vue coûte 30 % plus cher. Devant la patinoire, une montagne de verre surmontée d’un compte à rebours affiche le décompte jusqu’au 14 juillet, date anniversaire de sa conquête.

Car sans ces créateurs de mythes qui s’obstinèrent à la gravir, le Cervin ne serait pas la corne d’abondance qui remplit les 130 hôtels de la station valaisanne garantissant la neige aux skieurs 365 jours par an. Ici se joua l’apothéose d’une ère commencée en 1854, quand l’Anglais Alfred Wills gravit le Wetterhorn pour le plaisir. L’année d’après ses compatriotes Hudson et Kennedy grimpent le mont Blanc sans guide. Et en 1857 est créée l’Alpine Club, première association d’alpinistes au monde. “Deux-tiers des pratiquants sont alors des Anglais”, précise Claude Marin en charge des célébrations des 150 ans à Chamonix. C’est l’époque victorienne où les Britanniques conquièrent le monde. Parmi les grimpeurs, Edward Whymper sera le plus prolixe. Il lui faudra cinq ans et une chute de 60 mètres avant de réaliser le rêve d’une vie : vaincre le Cervin, dernier grand 4000 invaincu. Il en vient à bout le 14 juillet 1865 et rien ne sera jamais pareil. L’année d’avant, il a mis les Écrins dans sa besace et quinze jours auparavant l’aiguille Verte (4122m) à Chamonix, diablesse qui avait alors résisté à 22 assauts.

Les 500 morts du Cervin

Seulement, Whymper n’est pas seul là-haut. Six compagnons sont avec lui. Peut-être trop. La descente vire au drame. Pensez, sept bonhommes en une même cordée… Le jeune Hadow, le plus inexpérimenté de l’équipée, -mal- chaussé de brodequins à clous glisse sur le rocher emportant ses trois compagnons de tête dans le précipice de la face nord, alors que la corde qui les relie aux trois autres se rompt. Le corps de lord Douglas ne sera jamais retrouvé. Depuis, une cinquantaine de dépouilles ont connu le même destin et le même tombeau, gisant dans les crevasses, 1500m plus bas. La montagne a tué 500 fois en 150 ans mais fait vivre 6000 âmes à ses pieds et attire le monde entier. Lord Douglas avait du sang royal. Détail qui décupla la dimension de l’affaire. La reine Victoria menace d’interdire l’alpinisme. «Pourquoi gaspiller le meilleur sang d’Angleterre à gravir des pics inaccessibles ? », titrent les gazettes inquisitrices. « Ça nous a fait beaucoup de promo », s’amuse aujourd’hui Daniel Luggen, directeur de l’office de tourisme. Car au contraire le fait-divers va attirer les prétendants et initié la dynamique hôtelière d’une bourgade où jusque-là seuls les curés parlaient aux étrangers. Et les logaient. « Le Cervin, c’est la racine de notre tourisme. »

Edy Schmid, nous montre la corde déchirée. “La presse anglaise, la plus puissante, a mis en avant Whymper, ignorant le travail de Taugwalder, le guide de Zermatt et Croz, de Chamonix.” Et si ces 150 ans étaient l’occasion de remettre en lumière, ces premiers grands guides ? “L’afflux des Anglais a amené les guides paysans des vallées à se professionnaliser”, explique Claude Marin.

La tragédie rejouée à 2600 mètres

Pour ces 150 ans les autorités de Zermatt ont lancé une invitation personnelle à la reine. À Chamonix les princes William et Harry ont été conviés. « Pour nous, ce jubilé doit fédérer tout Zermatt », estime Daniel Luggen. 10 M€ ont été consacrés aux célébrations. À 2600m d’altitude au Riffelberg, on jouera en pièce de théâtre cet exploit qui tourne mal. 35 représentations en plein air devant 600 personnes. Du 10 au 19 juillet, toute la population sera invitée à vivre, en tenue d’époque, une ascension internationale et coordonnée du Cervin par toutes ses arêtes est prévue. La marque Mammut qui a déjà une via ferrata à son nom a ouvert le bal à l’automne illuminant la montagne. Ici on a un sens élaboré du partenariat public privé et le marketing décomplexé.

Retour aux sources. Comme si Zermatt devait se réapproprier une image d’alpinisme perdue. Avec ses 360 km de pistes, elle est devenue une station de ski armée de canons jusqu’aux dents où 60 % des séjours se font en hiver. Daniel Luggen nuance : « Nous avons 38 sommets de 4000m. Notre joyau. Ecoutez le cliquetis des crampons sur le sac à dos des Japonais arpentant nos rues. » Mais l’été ce sont surtout les excursionnistes qui remplissent trains et téléphériques en un flot journalier de 40 000 personnes. « La station est alors la deuxième plus grande ville du canton du Valais », sourit le GO à l’accent traînant. Chamonix, où on a ressorti l’Abeille, l’hebdomadaire de l’époque, n’est pas en reste. D’autant que Michel Croz, le prince des guides, a ouvert la voie de bien des sommets avant de tomber au Cervin. Le plus beau palmarès depuis la Grande Casse en 1860.

Cette mi-juillet 1865 marque la fin d’une ère. En deux jours on bascule dans l’alpinisme sportif. Le 15 juillet, le lendemain du Cervin, six hommes gravissent l’éperon de la Brenva au mont Blanc. Première grande variante. Une décennie plus tard tomberont les bastions verticaux, la Meije, les Drus. Et si Chamonix reste aujourd’hui la capitale de l’alpinisme, c’est dans le petit cimetière de Zermatt que Croz, son citoyen conquérant, repose pour l’éternité.

Antoine Chandellier

Portrait de guide, Jean-Franck Charlet – Vertical Magazine

Vertical nous livre un  magnifique numéro sur l’âge d’or de l’alpinisme : les ascensions mythiques de l’été 1865, des portraits de guides et d’alpinistes, des histoires d’amitié fortes… 150 ans plus tard, la légende continue : Grindelwald, Zermatt, Valtournenche, Courmayeur et Chamonix célèbre ensemble leur histoire, confortant plus que jamais l’expression de Leslie Stephen Les Alpes, terrain de jeu de l’Europe.

Guide, de père en fils

Et l’alpinisme aujourd’hui… nouvelles voies difficiles, record de vitesse, expéditions lointaines, héritiers des pionniers de 1865, les alpinistes aujourd’hui écrivent, à leur manière, l’alpinisme de leur temps.

Jean-Franck Charlet est de ceux-ci, il descend d’une prestigieuse lignée de guides. Grand glaciairiste, professeur à l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme, il a formé de nombreux guides. Il revient sur l’histoire de sa vallée et de sa famille.

Découvrez le témoignage de Jean-Franck Charlet :  Portrait de guide – Vertical Magazine

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